Les délestages électriques qui ont perturbé l’activité en Tunisie durant l’été pourraient laisser une empreinte économique bien plus importante que les seules pertes enregistrées au moment des coupures. Pour l’économiste Moez Hadidane, une partie de la facture reste encore invisible et pourrait apparaître progressivement dans les prochains mois, à travers la croissance, le tourisme, les dépenses des Tunisiens résidant à l’étranger (TRE) et surtout les décisions d’investissement industriel.
Invité jeudi 24 septembre 2026 dans l’émission Houna Tounes, présentée par Ibtissem Chouikha sur Diwan FM, l’économiste a insisté sur la nécessité de regarder au-delà des conséquences immédiates des perturbations électriques.
Les entreprises ont déjà subi des pertes liées aux arrêts de production, aux marchandises détériorées et aux équipements endommagés. Mais pour Moez Hadidane, le véritable enjeu réside désormais dans les conséquences qui pourraient se manifester avec retard.
La croissance comme premier indicateur
Le premier rendez-vous sera celui des chiffres de la croissance du troisième trimestre. L’Institut national de la statistique (INS) doit publier ces données le 15 novembre 2026. Elles permettront, selon l’économiste, d’avoir une première indication de l’impact des perturbations électriques sur l’activité économique.
Les effets à moyen terme seront toutefois plus difficiles à mesurer. Ils pourraient commencer à apparaître à partir de la fin de l’année, notamment à travers l’évolution de certains secteurs sensibles à l’image du pays et à la confiance des investisseurs.
Une possible incidence sur le tourisme et les TRE
Le tourisme constitue l’un des premiers secteurs concernés.
Moez Hadidane rappelle que les perturbations électriques de l’été ont fait l’objet de témoignages et de publications relayés, selon lui, jusque dans certains médias européens. Il ne considère pas pour autant qu’une baisse du tourisme soit automatique. Il estime plutôt que ces épisodes pourraient affecter l’image de la destination tunisienne et influencer les prochaines saisons.
Les Tunisiens résidant à l’étranger constituent un autre point d’attention. Certains d’entre eux ont exprimé leur mécontentement après avoir été confrontés aux coupures durant leurs séjours estivaux.
Une éventuelle diminution de leurs retours pourrait avoir des conséquences économiques qui dépasseraient le seul secteur touristique. Les TRE contribuent en effet à l’activité commerciale et à la consommation pendant leurs séjours en Tunisie.
Pour l’heure, ces effets restent hypothétiques et ne peuvent pas encore être mesurés. Ils illustrent néanmoins une difficulté majeure : certaines conséquences économiques d’une perturbation électrique peuvent apparaître longtemps après la coupure elle-même.
L’investissement industriel, principal enjeu
C’est toutefois sur l’investissement industriel que Moez Hadidane situe l’enjeu le plus important.
Pour un investisseur étranger, la stabilité de l’approvisionnement électrique fait partie des paramètres à prendre en compte avant de choisir le pays où implanter une unité de production. Une alimentation électrique jugée insuffisamment fiable peut entraîner des coûts supplémentaires, liés notamment à la sécurisation de l’approvisionnement ou aux interruptions de production.
Certaines industries sont particulièrement vulnérables. Dans la plasturgie, par exemple, un arrêt brutal peut entraîner la perte de produits en cours de fabrication et endommager des machines.
Ces conséquences directes ont déjà été signalées par des industriels durant l’été. Début septembre, le président de l’Union des petites et moyennes industries (UPMI), Wissem Ben Amor, avait notamment évoqué des pertes pouvant atteindre, dans certains cas, l’équivalent d’un mois de chiffre d’affaires. Des entreprises avaient également fait état de productions perdues et d’équipements détériorés.
Mais le coût ne s’arrête pas là.
Une nouvelle donnée dans le calcul du risque
Selon Moez Hadidane, les investisseurs qui envisagent une implantation en Tunisie pourraient désormais intégrer les perturbations électriques de cet été dans leur évaluation du risque.
Un projet industriel doit en effet tenir compte non seulement du coût de l’énergie, mais également des conséquences financières d’une éventuelle interruption de la production. Les dépenses destinées à sécuriser l’approvisionnement électrique peuvent ainsi modifier l’équation économique d’un investissement.
La Tunisie n’est par ailleurs pas seule à chercher à attirer les capitaux industriels. L’Égypte et le Maroc figurent notamment parmi les destinations que les investisseurs peuvent comparer à la Tunisie.
Moez Hadidane évoque à ce titre les investisseurs chinois, susceptibles, selon lui, de mettre en balance les différents niveaux de risque et de rentabilité avant de choisir leur lieu d’implantation.
Les projets d’énergies renouvelables engagés en Tunisie pourraient contribuer à améliorer cette situation. Mais l’économiste souligne que les retards enregistrés dans certains projets constituent également un élément à prendre en considération. Pour un investisseur qui doit prendre une décision aujourd’hui, les capacités énergétiques effectivement disponibles comptent davantage que celles encore attendues.
Une facture qui pourrait apparaître plus tard
Le coût des délestages ne se résume donc pas aux pertes déjà enregistrées par les entreprises. Une autre partie de la facture pourrait se traduire, dans les prochains mois, par une croissance moins dynamique, une évolution différente des flux touristiques ou des TRE, voire par des projets industriels retardés ou réorientés.
Les prochaines statistiques permettront progressivement d’en mesurer l’ampleur. Le chiffre de la croissance du troisième trimestre constituera un premier indicateur. Les données disponibles à partir de la fin de l’année permettront ensuite d’observer plus précisément l’évolution de l’investissement étranger et des indicateurs liés au secteur énergétique.
Certaines pertes sont faciles à comptabiliser : une machine endommagée, une production détruite ou plusieurs heures d’arrêt.
D’autres sont beaucoup plus difficiles à identifier. Lorsqu’un touriste choisit une autre destination, qu’un TRE décide de réduire ses séjours ou qu’un investisseur choisit finalement un autre pays pour installer son usine, aucun document comptable ne permet nécessairement de relier directement cette décision aux délestages.
C’est cette partie différée et difficilement mesurable de la facture que Moez Hadidane appelle désormais à surveiller.

