Tout a été dit ou presque du point de vue politique, socio-économique et géopolitique sur la situation en Tunisie. Nous connaissons les maux qui ont marqué notre pays ces dix dernières années, aggravés par la fuite en avant des différents gouvernements et le manque d’audace pour prendre les décisions qui s’imposent et pour réformer. Nous subissons en conséquence le cercle vicieux des indicateurs macro-économiques, avec une croissance en berne depuis dix ans, 0,6 % par an en moyenne, une spirale inflationniste de 6 % par an, aggravée par la Covid19 qui a entrainé une chute de croissance historique de 8,8 % en 2020, qui sera à peine compensée en 2021 : + 3,6 % de croissance selon nos prévisions.

Le déficit budgétaire, prévu en 2022, va atteindre au moins 8,5 milliards de dinars, soit plus de 6% du PIB, les salaires des 650 000 fonctionnaires absorbent plus de la moitié des dépenses annuelles de l’État (16% du PIB), sans compter les collectivités locales et les entreprises publiques. Un endettement de près de 20 milliards de dinars (et un accord avec le FMI qui conditionne les autres bailleurs de fonds) sera nécessaire cette année pour couvrir les dépenses prévues par le budget et les besoins de la trésorerie. Avec ces crédits, le niveau de la dette publique se rapprochera des 90% d’ici fin 2022.

Et en parallèle, nous assistons à la détresse de nos concitoyens les plus vulnérables, et un aggravement du déséquilibre régional. Plusieurs diagnostics et remèdes ont été proposés selon les sensibilités politiques, mais rien n’a été entrepris. Plus de dix ans d’atermoiements, de procrastinations, de fuite en avant…et les problèmes se sont accumulés dangereusement. Sans doute encore plus grave est le manque de vision pour l’avenir du pays…, une vision ambitieuse et moderne, basée sur les innovations technologiques, la disruption des économies de rente et l’asséchement des possibilités de fraudes et de corruption.

Alors se dirige-t-on vers un scénario à la libanaise, à la grecque, … comme on peut lire souvent dans les journaux.

2022, l’année de tous les risques

Une nouvelle année commence avec son lot de défis sur tous les fronts. Les tunisiens sont particulièrement attentifs et concernés par la santé dans un contexte de pandémie qui n’en finit plus, et par leur pouvoir d’achat dans un pays qui connaît des fins de mois difficiles.

Si Kais Saied a largement et vaillamment remporté la première manche de son pari du point de vue sanitaire, tout reste à faire du point de vue socio-économique. Et pour cela, on ne peut pas, et on ne doit pas dépendre de l’aide des pays tiers, car d’une part, elle est largement insuffisante et irrégulière, et d’autre part, elle s’accompagne souvent de conditions diverses qui affectent notre souveraineté.

Ainsi, dans un pays, où les réserves en devises vont continuer à chuter inéluctablement, où la monnaie a perdu sa valeur, et où le service de la dette devient insoutenable, la quête et l’économie de devises devient une nécessité impérieuse. Il faut donc substituer certaines importations grâce à l’économie circulaire (alimentation du bétail…) et favoriser les exportations (phosphate en tête).

Dans ce contexte, la Tunisie doit commencer à miser sur ses propres ressources à travers l’initiative privée pour favoriser l’innovation et les exportations. Il est important de favoriser l’innovation notamment chez les jeunes entrepreneurs, et de la diffuser auprès des PME bénéficiaires et des promoteurs de produits et concepts innovants en matière d’économie circulaire. Cela nécessite la coordination entre les différents intervenants de la recherche et de terrain ; le développement de projets spécifiques de stimulation à l’innovation en économie circulaire ; la mise en place d’une veille en économie circulaire et la mise en œuvre des opportunités qui en découlent.

Les exportations de biens et services doivent être une autre priorité absolue du gouvernement. Et tout doit être fait pour les faciliter. Et cela nécessite de travailler au moins sur trois dimensions : l’amélioration des infrastructures et une meilleure efficacité de la logistique, réduire les blocages et les entraves administratifs, et former les ressources humaines pour répondre aux besoins.

La Tunisie doit lancer des grands chantiers afin de rattraper son retard en matière de logistique, notamment avec le port de Rades, le port en eau profonde de Enfidha, la zone franche à Zarzis, finaliser le projet d’autoroute Bousalem vers la frontière algérienne, et améliorer drastiquement sa logistique en privatisant la STAM (Société Tunisienne d’Acconage et de Manutention) entre autres. Ces projets sont sur la table des décideurs depuis plus de quinze ans.

D’autre part, les autorités doivent généraliser l’internet à haut débit sur tout le territoire national et se préparer activement à la 5g. Les exportations de services informatique et les startups pourraient devenir le fer de lance de l’économie tunisienne. Sans compter un tourisme qu’il faudra réinventer afin de monter en gamme et devenir une destination immersive bénéficiant de plus de 3000 ans d’histoire.

L’e-commerce aussi pourrait devenir un tremplin pour les exportations tunisiennes notamment dans un contexte de pandémie qui a provoqué de multiples perturbations dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et des difficultés aux exportations de nombreux secteurs clés.

Le ministère du commerce pourrait coopérer avec des plateformes d’e-commerce réputées dans le monde telles qu’Amazon, Alibaba et Global Sources pour aider les entreprises nationales à présenter leurs produits aux consommateurs et importateurs mondiaux tout en économisant des coûts. Ce ministère clé pourrait aussi organiser des conférences internationales en ligne de promotion du commerce afin de permettre aux entreprises tunisiennes de rencontrer virtuellement des partenaires sur les cinq continents du monde, dont ceux de grands marchés tels que la Chine, les États-Unis, l’UE, ainsi que des marchés potentiels comme l’Afrique.

Toutefois, la loi des finances 2022 annule le régime suspensif de la TVA pour les sociétés de commerce international et les entreprises de services exportatrices. Cette mesure est contre-productive et envoie un mauvais signal. Il faudra, là aussi, rectifier le tir.

Et finalement, il faut renforcer au sein des entreprises les ressources humaines. La formation, répond, dans une société moderne, à l’aspiration de chaque individu de posséder à tout âge des occasions de s’ouvrir, de s’épanouir dans sa vie personnelle et professionnelle.

Pour notre indépendance technologique et notre prospérité, et face à la demande mondiale en compétences informatiques, il faut faire de l’enseignement en informatique et TIC une grande cause nationale, et passer ainsi d’environ 8000 informaticiens diplômés par an à 25000. Pour cela, il faudrait sensibiliser nos dirigeants aux nouvelles technologies (notamment le développement de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité et de la Blockchain) et leurs impacts sur la société et l’économie afin d’en faire un allié et non un obstacle au développement numérique. Luc Ferry impute ainsi le retard de la France dans le manque de culture technologique des politiciens français. « Prenez n’importe quel homme politique et demandez-lui s’il sait ce que sont les NBIC. Je ne suis pas sûr que beaucoup le savent. »

Dans cette phase d’incertitudes et de mutation économique accélérée, où « l’ère de l’imprévisibilité prévisible ne va pas disparaître », on voit se renforcer deux catégories : ceux qui peuvent profiter des nouvelles opportunités et qui s’enrichissent, et ceux qui décrochent. L’enjeu, pour les autorités, est donc de libérer le secteur privé de toutes entraves et relancer l’ascenseur social afin de favoriser et généraliser la création de richesse, et ensuite les répartir. Comme disait Aristote, pour être généreux il faut être riche et pour partager les richesses, il faut d’abord les produire. Il faudra donc travailler mieux et plus : voilà ce que doit être notre feuille de route pour 2022.

Ghazi Ben Ahmed (fondateur et président du think tank Mediterranean Development Initiative (MDI)